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Le débat polarisé autour de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) repose davantage sur des attaques personnelles et un dogmatisme absolu que sur des preuves scientifiques et des données empiriques. Or, face à l'effondrement de la confiance dans la santé publique et à la chute rapide des financements de l'OMS, qui peine à trouver des fonds pour faire face à ce qu'elle qualifie de menaces croissantes, un changement s'impose.
Le Projet international de réforme de la santé (IHRP) a été créé dans le but de recentrer ce débat sur un cadre rationnel. Il ne s'agissait pas à l'origine d'une campagne anti-institutionnelle, mais d'une réflexion professionnelle. Son origine réside dans un malaise partagé par des médecins, des spécialistes de la santé publique, des économistes et d'anciens hauts responsables internationaux qui ont suivi avec une inquiétude croissante l'évolution de la réponse à la Covid-19. Leur préoccupation ne portait pas sur la santé publique en elle-même, mais sur la direction qu'elle semblait prendre. Nous deux, engagés de longue date dans les politiques et la gouvernance de la santé mondiale, coprésidons un groupe diversifié de dix experts qui ont consacré les 18 derniers mois à analyser ce problème en s'appuyant sur des données probantes et des principes établis, plutôt que sur des slogans. Le projet a remis ses premiers rapports en mars.
Pendant des décennies, l'architecture sanitaire d'après-guerre, pilotée par l'OMS, s'est appuyée sur des principes tels que la proportionnalité, la transparence, la subsidiarité et la primauté du bien-être humain. La Covid-19 a mis en lumière les failles de cette architecture. Les pouvoirs d'urgence se sont étendus, la dissidence s'est restreinte et le débat politique s'est trouvé de plus en plus contraint. Des mesures autrefois rejetées en raison de leurs effets néfastes inévitables et des problèmes éthiques qu'elles soulevaient – confinements, fermetures prolongées d'écoles, restrictions aux frontières, port du masque et vaccination obligatoires pour tous – se sont normalisées dans des sociétés très différentes, sans guère tenir compte des risques liés à l'âge ou du contexte local. L'équilibre entre les coûts et les bénéfices des interventions – fondement de l'élaboration des politiques de santé publique – est devenu un sujet tabou dans le discours professionnel.
Plusieurs membres de l'IHRP, forts d'une longue expérience dans les pays à revenu faible et intermédiaire, ont été particulièrement sensibles aux conséquences néfastes de la réponse de santé publique à la COVID-19. Les perturbations de l'agriculture et de la distribution alimentaire ont aggravé la faim et la malnutrition. Les programmes de vaccination systématique ont été retardés. La fermeture prolongée des écoles a touché des dizaines de millions d'enfants, perpétuant la pauvreté intergénérationnelle et exposant des millions d'enfants à des risques accrus de travail, de mariage et de traite des enfants. Les efforts de réduction de la pauvreté ont subi des revers et les pertes économiques, ainsi que la dette nationale, risquent de compromettre les futurs programmes de santé.
Ceux qui soulevaient ces préoccupations étaient souvent qualifiés d'imprudents ou d'idéologues. Pourtant, ces questions étaient ancrées dans des principes fondamentaux de santé publique : quels sont les coûts et les avantages d'une intervention ? Quels compromis sont justifiés ? Qui décide, sur quelles bases et avec quelle obligation de rendre des comptes ? Pourquoi ces principes de base de la santé publique ont-ils été abandonnés ?
Durant cette période, le Brownstone Institute s'est imposé comme un forum de débat ouvert, s'appuyant sur les discussions liées à la Déclaration de Great Barrington , qui préconisait une protection ciblée des personnes vulnérables plutôt que des fermetures généralisées de la société. Parallèlement, l'initiative britannique Action on World Health examinait la nécessité d'une évaluation systématique de l'action de l'OMS et de l'architecture sanitaire internationale dans son ensemble. Les échanges entre les participants à ces initiatives ont contribué à façonner l'idée d'un groupe d'experts indépendants chargé d'examiner la gouvernance sanitaire mondiale de manière plus approfondie.
Dès sa création, l'IHRP a cherché à proposer une réforme constructive plutôt qu'une protestation réactive. Ses fondateurs étaient des cliniciens, des économistes et d'anciens responsables multilatéraux engagés en faveur de la santé publique et de la coopération internationale. Leur objectif était, et demeure, de garantir que les futures crises sanitaires soient gérées efficacement, avec proportionnalité, transparence et dans le respect de la dignité humaine.
En ce sens, l'IHRP n'est pas née d'une hostilité envers la santé publique, mais d'une fidélité à ses principes fondamentaux.
Reconstruire la gouvernance internationale de la santé sur la base de l'éthique, des données probantes et de la responsabilité souveraine
L’IHRP constitue donc une réponse à une crise de confiance croissante dans la gouvernance internationale de la santé publique. Bien que cette crise soit devenue particulièrement visible pendant la pandémie de COVID-19, ses racines sont antérieures à 2020 et reflètent des problèmes structurels et éthiques plus profonds au sein de l’OMS et de l’architecture sanitaire mondiale dans son ensemble.
Le groupe d'experts de l'IHRP a élaboré deux documents liés, dont le rapport intitulé « Le droit à la souveraineté sanitaire » , publié le mois dernier. Ce rapport de politique générale synthétise les conclusions en principes et pistes de réforme à l'intention des décideurs politiques. Le rapport technique , quant à lui, fournit le cadre analytique, en examinant l'éthique, l'histoire institutionnelle, le fardeau des maladies, le financement, les structures de gouvernance et les cadres juridiques.
La coopération internationale en matière de santé est à la fois nécessaire et précieuse. La surveillance transfrontalière, le partage de données et l'assistance technique ont contribué à des gains spectaculaires d'espérance de vie, notamment dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Les premiers programmes de l'OMS ont démontré ce qu'une coopération ciblée et fondée sur des bases techniques solides peut accomplir.
Au fil du temps, cependant, la gouvernance mondiale de la santé s'est éloignée de ces fondements. L'IHRP identifie plusieurs tendances interdépendantes :
- Extension au-delà des fonctions essentielles de santé publique (« dérive des missions »).
- Centralisation de l'autorité justifiée par le cadre de l'urgence.
- Dépendance croissante à l'égard des financements affectés et des dons non étatiques.
- Préférence pour les interventions technologiques par rapport aux déterminants fondamentaux de la santé.
- Une rigidité fondée sur les traités qui fige la politique indépendamment des preuves.
- Responsabilité insuffisante envers les États membres et les populations touchées.
Ces évolutions n'ont pas seulement réduit l'efficacité ; elles ont aussi érodé la confiance et la légitimité. Car les soins de santé ne sont pas neutres sur le plan des valeurs. Leur légitimité repose sur quatre principes éthiques fondamentaux, ancrés dans la tradition médicale et le droit international des droits de l'homme :
- Bienfaisance
- Non-malfaisance
- Confidentialité
- consentement libre et éclairé
Ces principes imposent des contraintes même en situation d'urgence. Ils exigent que les individus, les communautés et les États qui les représentent soient au cœur des décisions en matière de santé. Cette souveraineté des individus et des États est le fondement des droits humains modernes et sous-tend la Charte des Nations Unies. Nous soutenons que la pratique récente les a trop souvent subordonnés à des notions abstraites de sécurité collective, sans accorder suffisamment d'importance à la dignité humaine, à la proportionnalité et aux conséquences à long terme.
Le rapport défend une conception de la souveraineté sanitaire fondée sur la responsabilité, et non sur l'isolationnisme. Les États sont responsables au premier chef de la protection de la santé de leurs populations. Les organisations internationales existent pour soutenir les États, non pour les remplacer ou les supplanter. La coopération internationale tire sa légitimité de la participation volontaire des États. Lorsque l'autorité se concentre entre les mains d'organes technocratiques centralisés, déconnectés de toute responsabilité nationale, sa légitimité s'affaiblit. Que les intentions soient bienveillantes ou non importe peu.
Nous identifions le principe de subsidiarité comme le principe organisateur manquant. Les décisions devraient être prises au niveau le plus bas capable d’agir efficacement.
- Les individus conservent leur autonomie en matière de décisions médicales.
- Les gouvernements nationaux pilotent les politiques.
- Les organismes régionaux coordonnent leurs actions lorsque cela est nécessaire.
- Les institutions internationales fournissent des orientations normatives sur les normes sanitaires ; des données, par exemple sur la surveillance des maladies ; et un soutien technique tel que des normes acceptables pour les tests de laboratoire.
Le rapport technique démontre également que les pandémies ne représentent qu'une faible part de la mortalité mondiale à long terme, comparativement aux maladies infectieuses endémiques et aux maladies non transmissibles. Historiquement, les gains d'espérance de vie sont principalement dus à la résilience acquise grâce à l'assainissement, la nutrition, les antibiotiques et les soins de santé primaires, et non aux dispositifs d'urgence. Le principe de proportionnalité doit guider les décisions futures en matière d'investissement et d'intervention.
Réforme institutionnelle
Le droit à la souveraineté sanitaire propose des principes pour une réforme transformatrice de l’OMS — ou, si nécessaire, pour la création d’une nouvelle Organisation internationale de la santé (OIS) :
- Autorité décentralisée.
- Une politique d'urgence proportionnée, s'inscrivant dans une approche de santé publique davantage axée sur les personnes.
- L'indépendance financière grâce aux cotisations obligatoires.
- Des règles strictes et applicables en matière de conflits d'intérêts.
- Mandats limités et clairement définis.
- Des interventions à durée déterminée visant à renforcer les capacités nationales.
- Le succès se mesure à la redondance, et non à l'expansion.
L’objectif n’est pas la destruction des institutions, mais le rétablissement de leur légitimité par la clarté de leurs objectifs, de leur financement et de leur responsabilité.
Pourquoi c'est important maintenant
Le retrait des États-Unis, la réduction des perspectives de financement et l'élection imminente d'un nouveau directeur général de l'OMS en juillet 2027 constituent un moment critique. Les transitions à la tête de l'organisation offrent l'opportunité d'une réévaluation institutionnelle. Les États membres pourront ainsi débattre non seulement des personnalités, mais aussi du mandat, de la structure, du financement et du champ d'action.
L’IHRP vise à éclairer ce débat. Elle encourage la coopération, la réponse coordonnée et la prise de décision fondée sur des données scientifiques. Elle soutient qu’une coopération efficace exige de la légitimité, laquelle repose sur l’éthique, les preuves, la proportionnalité et le respect de la souveraineté. Au cœur de ce projet se trouve la volonté de rétablir la confiance dans la gouvernance sanitaire internationale avant que toute dérive supplémentaire ne rende toute réforme politiquement impossible.
Auteurs
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David Bell, chercheur principal au Brownstone Institute, est médecin de santé publique et consultant en biotechnologies spécialisé dans la santé mondiale. Il a été médecin et scientifique à l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), responsable du programme paludisme et maladies fébriles à la Fondation pour les nouveaux diagnostics innovants (FIND) à Genève, en Suisse, et directeur des technologies de santé mondiale chez Intellectual Ventures Global Good Fund à Bellevue, dans l'État de Washington, aux États-Unis.
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